« Un demi-siècle s'est écoulé ... | Page d'accueil | Le "Mariage arabe" »

dimanche, 15 avril 2007

Hymen, Hyménée ! Mariage et parenté dans la tragédie grecque

J’aimerai présenter ici quelques réflexions inspirées d’une lecture personnelle des Suppliantes d’Eschyle et, pour ce faire, il me faut commencer par invoquer quelque excuse valable. Pourquoi s’intéresser, une fois encore dira-t-on, aux Grecs et à leurs dramaturges ? N’est-ce pas là affaire du seul helléniste, cet homme, comme l’écrivait un contemporain en 1810, « qui étale du grec, qui en vit et qui en vend au public, aux libraires, au gouvernement… » (P. L. Courier, cité par François Hartog 1980 : 20) ?

Les Danaïdes par John William Waterhouse (1904).medium_Danaides_de_Waterhouse.JPG

Si je reviens sur ces questions, c’est qu’il me semble que, s’il est vrai que les matériaux ethnographiques constituent désormais un patrimoine bien trop précieux pour qu’on en confie la garde aux seuls ethnologues, à fortiori, les matériaux grecs sont encore sous bien des aspects trop vivants, trop « contemporains », pour que les anthropologues ne puissent de temps à autre en subtiliser quelques pièces aux rayonnages de leurs amis historiens. Mais alors pourquoi Les Suppliantes ?
Simplement parce que cette pièce condense deux arguments qui intéressent directement le propos des ethnologues et qui n’ont pas su, pour l’heure, trouver une juste place dans le florilège des tropes chers aux hellénistes.
Dans le premier argument, – que j’ai récemment exploré dans un autre texte (Barry 2004) et sur lequel je ne m’attarderai donc pas ici –, Eschyle nous parle moins de « citoyenneté » ou « d’autochtonie », qu’il ne nous entretient du corps et de ses écarts, de ce qu’ils nous cachent et de ce qu’ils nous dévoilent. En s’ attachant à décrire ainsi les multiples marques et écarts que la nature imprime dans les êtres en fonction de leurs topoï d’origines, le poète nous enseigne la manière dont ils – ces écarts somatiques et phénotypiques si l’on préfère – constituent ou non des signes, servent ou non de critères entrant en considération dans une distinction et une hiérarchisation des hommes. Or, chez Eschyle – c’est également vrai d’ Hérodote –, ces marques ne sont jamais autre chose que les signes des parcours individuels, des stigmates que les lieux impriment aux êtres à la naissance ; jamais elles ne seront érigées en indices de qualités particulières propres aux hommes et aux peuples qui les arborent. Si ces traces sont immédiatement visibles et remarquables, si elles sont bien perçues comme une singularité et une différence fondamentales par l’œil et par la pensée grecque, elle ne sont pas pour autant – au Ve siècle du moins et pour quelque temps encore – des signes, et n’interviennent donc en rien dans l’établissement d’ u n e échelle de classification des peuples.
Le second argument développé dans la pièce touche plutôt aux affects, avec l’acception très particulière que les Grecs prêtent à la notion d’hubris, de démesure. Il renvoie cette fois plus directement à la grille interprétative et aux questions des historiens qui se confrontèrent à ce texte, autour de l’étrange manière dont les Danaïdes qualifient le désir et les actes de leurs cousins Égyptiades, qualifiés de « déments » et « d’impies » inspirés par Atê, par l’Erreur personnifiée. En réponse à cette hubris de leurs proches, les Danaïdes surenchériront dans la démesure, ce tant à nos yeux qu’à ceux du public grec du Ve siècle av. J.-C. Dès l’Héraclès d’Euripide en effet, le chœur nous rappelle l’horreur du crime des Danaïdes, lorsqu’il s’écrie : « Le rocher d’Argos garde la mémoire du crime des filles de Danaos, et la Grèce n’en connaissait pas de plus fameux et de plus incroyable » (1962 : 59, v. 1015), juste avant d’affirmer que le massacre par Héraclès de ses enfants et de son épouse, Mégara, l’a finalement surpassé en horreur.
Pourtant, comme les lecteurs de la pièce l’ont maintes fois souligné, ce que, à l’origine, leurs cousines reprochent amèrement aux Égyptiades relève d’une pratique parfaitement acceptée et attestée dans la polis athénienne à l’époque classique. Comment Eschyle, et peut-on le supposer son public, peut-il alors prendre fait et cause pour les Danaïdes lorsqu’elles fustigent l’hubris de leurs cousins, là où, au regard de ce que nous connaissons des institutions et pratiques de la cité grecque à cette époque, nous ne discernons nulle « démesure ».
C’est ce dernier argument que je me propose de développer à présent, dans une relecture de la pièce qui, entre les diverses interprétations qui en furent avancées, tranchera en faveur de celle qui privilégie une rhétorique de l’hubris : la démesure des Égyptiades dans Les Suppliantes à laquelle fait écho l’excès des Danaïdes dans Les Égyptiens se résout – procédé auquel Eschyle a déjà recouru dans L’Orestie – avec Les Danaïdes, dernière pièce de la trilogie qui renoue avec le « rien de trop » cher aux Anciens.

*

(L’article complet, ci-dessous, est au format PDF. Il a été Publié en 2005 par L’Homme, n° 175-176, pp. 289-322.)

 

Lire l'article complet : Hymen_Hymenee_.pdf

Les commentaires sont fermés.